Apprivoiser le silence

Il y a quelque chose qu’il faut que tu saches et que tu comprennes par rapport au monde dans lequel on vit. On a l’impression que les gens parlent fort, qu’ils ont toujours quelque chose à dire, mais la vérité c’est qu’il arrive, dans les situations où notre voix compte vraiment, que le silence soit plus facile. 

Tu mets du gaz dans ton véhicule, tranquillement en ne portant pas trop attention au monde autour de toi. Tu entends juste le bruit de la pompe à essence et des quelques autos qui vont et viennent autour de toi. Puis soudainement, tu entends une voix plus forte qu’une autre. Un vieux monsieur qui visiblement monte le ton, semble irrité. Tu fais comme si de rien était, tu regardes les chiffres montés, mais soudainement, tu écoutes. Plus attentivement, parce que malgré toi, tu veux savoir pourquoi le monsieur se fâche. Tu commences à entendre des mots comme « C’est toujours pareille avec toi » ou « Ben voyons dont ciboire, grouille ton gros cul ». Tu écoutes sans trop savoir quoi faire alors que tu commences à comprendre qu’il parle à sa femme qui s’en va payer l’essence à l’intérieur. Elle revient et il ajoute quelque chose, quelque chose comme « Esti de conne ». Tu te dis que tu devrais dire quelque chose, que tu devrais pas le laisser lui parler comme ça alors qu’elle, elle ne disait rien. Au moins dire quelque chose d’encourageant à la dame, juste un petit quelque chose, mais les deux minutes que tu passes à te demander si tu te décides à sortir de ton silence font qu’ils sont déjà partis. Et toi, tu restes là, en te demandant ce que tu aurais pu faire de différent et si, peut-être, tu aurais pu faire une différence.

C’est ces petites situations. Celles où tu te demandes si tu devrais dire quelque chose ou pas. Ou tu te demandes si c’est à toi d’intervenir ou pas. On a la tendance à se dire que ce n’est pas de nos affaires et à détourner le regard, en oubliant qu’on vient peut-être de passer à côté d’une chance de faire la différence. Quelle est la vie de ce couple à la station-service? Aucune idée. Est-ce qu’il lui parle toujours comme ça? Est-ce que c’était exceptionnel? Est-ce que dans le fond, elle lui parle aussi mal ? Je sais pas. J’en ai aucune foutue idée. Ce que je sais, c’est que quand j’ai vu l’auto partir cette journée-là, j’ai eu une boule au ventre, parce que je sentais que je venais de manquer une opportunité.  La femme, je la connais pas, mais je sais qu’elle avait l’air mal. Je me dis que peut-être, si je lui avais glissé un mot, peut-être juste un sourire même, peut-être que ça aurait pu faire une différence. Parce qu’on oublie l’impact qu’un seul mot, une seule personne, un seul moment peuvent avoir. Même si cela implique beaucoup de « peut-être », mais qu’a-t-on à perdre?

Parce qu’un jour, une parole a changé le reste de ma vie. 

On a pas l’habitude de parler aux étrangers. On est plus à l’aise sur Facebook ou sur les réseaux sociaux, et encore là souvent c’est pour des niaiseries. Mais dans la vraie vie, on se permet rarement de le faire, même quand c’est positif, même quand c’est pour encourager. J’ai envie de dire qu’on devrait le faire, plus souvent, car on ne sait pas ce qu’un compliment lancé à un inconnu pourrait engendrer dans le reste de sa vie. Je devais avoir 18 ou 19 ans quand ça m’ait arrivé et je me rappelle que ce matin-là, j’avais choisi de mettre une robe que j’hésitais toujours à mettre, parce que même si je la trouvais magnifique, je la trouvais aussi courte et plutôt moulante pour une fille ronde. J’étais sortie magasiner seule et je me souviens que j’arrêtais pas de penser à ma maudite robe trop courte qui collait à mes rondeurs et au fait que j’avais clairement pas la « shape » pour me permettre ça. Je regrettais tellement mon choix que je commençais à regarder pour m’acheter une veste, quelque chose qui aurait pu me cacher un peu. C’est là qu’un couple d’une quarantaine d’années s’est approché de moi pour me dire qu’ils me trouvaient élégante dans ma robe et qu’elle m’allait à ravir. Ce n’était pas impoli, ni déplacé, juste quelques mots glissés comme ça avant de repartir. Sûrement qu’ils avaient déjà oublié mon existence cinq minutes après, que pour eux c’était naturel de dire ça, comme si de rien était. Pourtant, moi ça venait de changer beaucoup de choses dans ma tête. Probablement dans ma vie aussi.

Car pour la première fois, je me voyais de manière positive à travers les yeux d’inconnus. Ça m’a fait du bien, un bien fou. Je n’avais plus l’impression d’être une fille à l’habillement déplacé, trop court et trop moulant. J’ai senti un poids se libérer de mes épaules. C’est à partir de ce moment-là que j’ai réalisé ce n’est pas vrai que les gens nous regardent nécessairement pour nous juger. Parfois, on voit des gens murmurer sur notre passage et on assume qu’ils disent du mal ou même tout simplement qu’ils parlent de nous. J’ai longtemps été cette personne qui avait l’impression que tout le monde avait tout le temps des affaires à dire sur moi, qu’ils riaient de mes vêtements ou de mon poids ou qu’ils parlaient à voix basse pour parler contre moi. J’étais paranoïaque à l’idée que le regard des autres soit braqué sur moi et qu’il soit plein de jugements et de méchanceté. Et si au fond les autres n’avaient rien à dire sur nous ? Et si peut-être les gens au contraire disaient des bonnes choses sur nous, mais qu’ils ne jugeaient pas nécessaires de nous le dire ? Et si au fond, on assumait des choses dans le silence qui n’existe peut-être pas réellement ?

Avez-vous déjà fait un compliment à un inconnu ?

Vous est-il arrivé de vous promener et de soudainement voir quelqu’un de bien habillé, qui ose quelque chose de différent ou juste qui dégage quelque chose d’unique ? Si oui, vous est-il arrivé de vous arrêter ou plutôt de l’arrêter pour le lui dire ? Je pense que la réponse générale, c’est non. Peut-être à l’occasion, quelque fois, mais en général, on est confortable dans notre silence et dans le fait de ne pas parler aux inconnus, même si c’est pour leur dire des bonnes choses. Et si la personne que vous croisez essayait quelque chose de nouveau aujourd’hui? Et si elle n’était pas bien dans sa peau? Et si votre compliment pouvait lui faire plaisir?  Et si vous pouviez être le premier pas de quelqu’un vers la confiance en soi?

J’aimerais qu’on soit plus ouvert à ça, à se permettre les compliments sans qu’on ait l’impression que c’est étrange ou encore que c’est ne pas se mêler de ses affaires. Évidemment, il y a une manière de le faire, mais si on pouvait le faire poliment, sans que ce soit déplacé, au risque de faire plaisir à quelqu’un. Pourquoi ne pas le faire ? Parce qu’on a peur de sortir de notre silence, parce qu’on a l’impression que c’est inutile, mais mon dieu que ça peut être loin de l’être.

Notre voix est plus forte qu’on le pense. 

Le silence, c’est aussi une réponse. Le silence, c’est aussi une action. Le silence, c’est aussi prendre position. Parce que si je te demande si tu m’aimes et que tu ne réponds pas, j’assume que c’est parce que tu ne m’aimes pas. Alors que peut-être, c’est autre chose. Peut-être que c’est que tu es bouche bée, peut-être est-ce que tu es ému, peut-être est-ce que… Mais si tu gardes le silence, comment pourrais-je le savoir ? Il y a des silences équivoques, il y a des silences qui sèment la confusion, il y a des silences troublants. Une chose est certaine, même si on dit que la parole est d’argent et le silence est d’or, il existe ces moments où les mots seront toujours plus clairs que le silence. Car le silence, il s’interprète parfois à tort et à travers. Le pire avec le silence, c’est qu’on se conforte dans la force du groupe. Si on est plusieurs à ne rien dire, alors on est pas coupable, non?

C’est comme quand une personne dit une blague de mauvais goûts ou une insulte et que personne ne dit rien contre. C’est comme voir un accident ou une agression et décider de continuer son chemin parce qu’on assume que quelqu’un d’autre va s’en occuper. C’est comme quand une personne en situation d’handicap entre dans le métro et que tout le monde regarde par terre pour ne pas lui céder sa place. On n’est pas d’accord, mais on se cache dans le silence et en se disant que c’est pas nous, que ça ne nous regarde pas. On se conforte dans la force du groupe, en se disant qu’on était pas seul à se taire. C’est encore plus facile derrière son écran, où on peut juste faire défiler son fil d’actualité et ignorer ce qui s’y passe, alors qu’on voit sans arrêt des commentaires méchants, dénigrants, plein de haine. On se dit que ça ne veut pas la peine d’y répondre, mais si notre réponse avait une impact positif… et si…

La majorité silencieuse, elle est là. 

Elle existe et elle n’est pas prête de disparaître. Il faut apprendre à vivre et à apprivoiser le fait que les gens en général se taisent plus facilement qu’ils s’expriment. Souvent, malheureusement, ceux qui font entendre leur voix le font négativement, méchamment. J’ai envie qu’on se donne le défi de se taire moins quand ça compte. On devrait pouvoir se manifester pour exprimer une injustice, lancer un compliment à quelqu’un qu’on ne connaît pas et savoir exprimer les choses que le silence n’expliquent pas toujours clairement.

Ne laissez pas le silence vous faire croire des choses qui n’en sont pas. Ce n’est pas parce que vous ne recevez pas des compliments dans la rue que vous n’en méritez pas. Ce n’est pas parce que vous avez l’impression que personne ne vous écoute qu’il n’y a personne pour vous écouter. Ce n’est pas parce que vous avez l’impression d’être seule à défendre votre point que personne ne le partage. Ne sous-estimez pas la capacité des gens à se conforter dans le silence. Il faut apprendre à vivre avec ce silence et surtout, le remettre en question.

Et si on sortant de notre silence confortable, on incitait les autres à en faire de même ?