Émanciper sa pilosité

Je me rappellerai toujours de la fois au secondaire où j’ai entendu des filles parler à côté de moi d’une de leurs amies. Elles disaient qu’elles avaient été à la piscine et qu’elles y avaient remarqué que leur amie avait du poil qui dépassait de son maillot au niveau de l’entrejambe et des aisselles. S’en étant suivi toutes les interjections possibles pouvant décrire leur dégoût : « Ark », « Wach», « Berk »…

Je devais avoir 14 ans environ, mais encore aujourd’hui je m’en souviens. Ça m’avait marqué parce que je réalisais que je n’avais jamais vraiment porté attention à mes poils, mais soudainement, il me paraissait évident que je devais commencer à y penser. Sérieusement. Étant blonde, mes premières sessions de rasage à partir de ce moment-là provenaient plus d’un rituel pour être comme les autres que d’un réel désir qu’on ne voit mes poils : ils étaient presque invisibles.

Dans ce processus qu’était la puberté, il me semblait que trois étapes primordiales faisaient partie de notre transition à l’âge adulte : les menstruations, l’arrivée de nos formes et l’aversion de nos poils. On devenait femme quand on avait du sang dans notre culotte, un vrai soutien-gorge et des jambes absolument lisses. Ça faisait partie de cette idée qu’on avait et qu’on a encore d’être féminine. C’est rare (voire inexistant) que socialement on associe poil et féminité, sauf quand il s’agit de cheveux. Pour le reste, on s’attend d’une femme qu’elle soit glabre sur la grande partie de son corps.

Mais… pourquoi dont?

Si on se promène sur la plage et qu’on voit un homme avec du poil sous les aisselles, les jambes et le ventre, notre réaction normale serait probablement de ne pas avoir de réaction justement. Pourtant, si la même situation arrive avec une femme, les chances sont fortes qu’elle suscite des commentaires. Et encore plus probables que ces commentaires ne soient pas élogieux. Vers mes 16 ans, j’ai voyagé en Italie avec mon école. Notre guide, une femme dont j’oublie le nom, faisait beaucoup parler d’elle pour deux raisons : sa beauté, mais aussi sa pilosité. Durant tout le séjour, ça faisait ricaner le groupe que cette Italienne possède sous ses bras du poil bien long et foncé. Pourquoi?

Ça peut sembler anodin, mais la vérité c’est qu’il y a une pression et des stéréotypes entourant le poil qui peuvent être difficiles à porter et qui persistent. Pour une femme dont le poil est particulièrement apparent, soit parce qu’il est plus foncé, plus long ou plus dense, la pression à devoir le raser ou le cacher est indéniable. Ça écœure le poil et pourtant, c’est quelque chose d’absolument naturel. Personne n’a jamais éprouvé du dégoût parce qu’une fille avait les cheveux longs, pourquoi en est-il ainsi pour ces poils sur le reste de son corps.

La pression du poil n’est pas que féminine

Évidemment, il est plus facile pour moi de parler de pilosité au féminin : je suis une femme et m’identifie comme telle. Par contre, cette pression existe aussi différemment chez les hommes. Les premiers poils sont excitants pour un jeune garçon, car ils signifient qu’il devient un homme! Apprendre à se raser est un rituel masculin souvent empreint d’une fierté de « mâle ». Mais qu’en est-il des hommes imberbes? Le complexe du manque ou de l’absence de poil existe aussi. Ou encore, d’avoir un poil qui n’est pas esthétiquement disposé sur le corps. J’ai connu des hommes qui n’aimaient pas leur poil à des endroits particuliers, comme dans le dos ou le torse, dû à la disparité ou à leur disposition. En quoi ce poil se doit-il de disparaître pour que nous soyons bien dans notre corps?

Il y a des stéréotypes sur le poil relatif au sexe qui sont difficiles à désencrer de notre société. On s’attend d’une femme comme d’un homme que son poil soit de telle manière et pas d’une autre. On émet des commentaires sur la pilosité des gens comme si de rien n’était, mais la vérité c’est que ces commentaires reflètent des attentes avec lesquelles il n’est pas évident pour tout le monde de vivre. Une femme devrait-elle se raser toutes les semaines (au minimum!) pour convenir aux attentes qu’on a d’elle? Un homme devrait-il avoir une barbe uniforme et bien garnie pour être qualifié de viril? Qu’en est-il des personnes non-binaires pour qui la pilosité peut devenir une pression émise par les pairs pour les faire rentrer dans une case. Une femme peut-elle avoir du poil au menton ou sur la lèvre supérieure sans qu’on se moque d’elle? Un homme peut-il choisir de préférer l’absence de barbe et les cheveux longs sans qu’on lui fasse des commentaires comme quoi ça le rend féminin? Il existe dans l’imaginaire social un lien serré entre la pilosité et le sexe qui complexe à déconstruire et qui pourtant mérite de l’être.

Et qu’en est-il de la sexualité?

Bien évidemment, on parle de poils sous les aisselles, sur les jambes et le visage, mais qu’en est-il du fameux poil sur le pubis. Est-il acceptable qu’on se moque d’une femme pour le niveau de poil qu’elle garde dans cette région? Pourquoi existe-t-il une pression à devoir avoir le pubis bien rasé ou du moins convenablement entretenu pour rencontrer quelqu’un et avoir des rapports sexuels? Pourquoi est-il courant d’utiliser la comparaison à une forêt amazonienne quand on parle de la région intime comme si c’était une mauvaise chose? Je ne dois pas être la seule à l’avoir vécu : tu avais prévu une soirée tranquille à ne rien faire et soudainement, une notification retenti sur ton cellulaire. C’est une fréquentation qui dit qu’elle n’est pas loin de chez toi et qu’elle viendrait faire un tour. Ça sous-entend clairement une possibilité de rapprochement. Immédiatement, ton cerveau se tourne vers ton ménage, se questionne à savoir si tu es présentable et finalement sur ce que tu appelles ton hygiène. On veut être propre pour avoir des rapports et notre cerveau inclut pour la plupart des gens là-dedans le poil. Alors on saute sous la douche, on prend le rasoir et on se dépêche à dire bye bye le poil.

Il existe pour plusieurs une gêne à l’idée d’avoir des rapports sexuels ou qu’une personne puisse voir notre sexe avec sa pilosité. Cette idée de dégoût et de non-propreté est ancrée en nous, alors qu’en réalité, le poil n’a rien de plus sale qu’un peau à nue : l’hygiène c’est un ensemble de soins pour conserver la propreté de notre corps, avec ou sans poil. Les publicités, les films et même la pornographie nous donnent des attentes relatives au poil qui ne sont pas toujours réalistes. Évidemment, cette conception du poil n’est pas la même partout, mais dans notre conception nord-américaine, c’est difficile de nier qu’être sans poil est la tendance à adopter montrée absolument partout. On s’imagine mal Ryan Gosling ou Chris Hemsworth retirer leur chandail pour y dévoiler une poitrine poilue… et pourtant! Et Wonder Woman aurait fait jaser si elle avait eu du poil sous les bras. Et pourtant, c’est une Amazone, tsé une femme guerrière mythique. Je serais bien curieuse de savoir où elle a trouvé ses rasoirs… À moins qu’elle utilise son épée, mais j’ai des fort doutes. On s’entend que l’idée derrière ça était surtout d’avoir une Wonder Woman qu’on voulait attirante. Et encore aujourd’hui, ça veut dire sans poil selon l’industrie cinématographique.

On ne réalise pas la place que peut occuper le poil dans nos vies

Je sais que pour ma part, j’apprends encore à relativiser sur mon poil. J’étais le genre de fille qui gardait toujours son rasoir dans le bain et qui avait toujours une pince à épiler dans sa sacoche, au cas où. Un poil sur le menton m’a toujours angoissé parce que je me disais qu’on allait le voir et l’idée m’embarrassait. Ce sont des petites choses qu’on a tendance à oublier, mais dont on sous-estime la place qu’ils prennent dans notre cerveau, mais aussi dans notre relation de bien-être avec nous-mêmes.

Pour le mois de mai, il existe un projet qui s’appelle Maipoils, une initiative hyper intéressante pour enlever les tabous entourant le poil. Durant tout le mois, les « femmes, hommes et personnes non-binaires sont invité.es à tenter de donner une place à celui qu’on éradique sans cesse et toujours plus : le poil ». C’est une invitation à mettre de côté la tentation d’enlever le poil et de l’accepter, juste pour voir et, selon leurs propres termes, « si la beauté peut en émaner ». J’en avais entendu parler l’année dernière avec beaucoup d’intérêt. Ça m’a remis en question sur ma relation avec mon propre poil et j’ai réalisé la place que je lui accordais. J’y participe donc cette année et j’essaie tranquillement pas vite d’avoir une relation plus saine et moins contraignante avec mon poil et de ne pas me laisser dicter par la peur du jugement. Oui, je me rase encore, mais désormais au lieu d’être aux semaines, c’est aux mois, parfois plus. Désormais, quand j’ai du poil, je ne tends plus à paniquer et à sentir l’urgence de l’enlever. Je le laisse être jusqu’à ce que j’en ai envie, sans pression, de lui dire au revoir, tendrement.

Il ne devrait pas y avoir de règles ou de stéréotypes reliés au poil. Au final, le poil c’est juste du poil, aussi simple que ça. Nous sommes nés avec, homme comme femme, et nous avons le droit de choisir de ne pas le retirer à tout prix. C’est un choix, un choix qui n’est pas toujours aussi évident qu’on pourrait en avoir l’impression. Cette initiative qu’est Maipoils, c’est juste l’occasion de s’ouvrir un peu sur le sujet et de se poser des questions. Ouvrir la discussion à savoir pourquoi existe-t-il autant de malaises et d’inconforts reliés au poil alors que c’est quelque chose de complètement naturel. Et ça me parle. Parce que l’acceptation passe parfois par les petites choses de notre être. Si on accepte un peu mieux notre poil, est-ce qu’on s’accepte nous-mêmes un peu mieux? Maybe. J’y réfléchis.

Crédit photo : Ariane Labrèche pour Maipoils

 

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