« Il y a des choses plus graves que ça dans la vie »

« Pourquoi parler de ça? Il y a tellement des choses plus importantes/graves que ça dans la vie… ». Cette idée, je l’ai lue et relue, dans toutes ses variations possibles, avec ou sans faute à s’en arracher les yeux. Elle est écrite, dite et sous-entendue dans des centaines de propos tous les jours et de commentaires, notamment sur Facebook, et ce dans tous les débats possibles. Elle me sile dans les oreilles comme le son d’une bouilloire qu’on aurait mis sur des speakers à quelques pouces de mon oreille.

Il y a quelques semaines seulement, elle m’apparaissait encore sous une publication de QUB Radio qui parlait de Catherine Dorion et du mouvement Maipoils. J’en ai déjà parlé sur Facebook, mais je trouvais ça important d’y revenir.  Je ne reviendrai pas cependant sur ce qu’est Maipoils et le débat en soi de la pilosité: j’ai écrit un article à ce sujet qui résume bien le fond de ma pensée. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que Catherine Dorion, députée-poète de Taschereau, a publié une photo en soutien au mouvement Maipoils sur les réseaux sociaux. Une photo qui lui a peut-être pris en tout 10 minutes, le temps de prendre le cliché, d’écrire quelques lignes et d’appuyer sur envoyer. Et là, la marde a pogné comme elle le fait souvent sur Internet.

Des médias se sont lancés sur la « nouvelle » pour en faire des articles, pour dire que Catherine Dorion cherchait à faire de la politique avec les poils, pour carrément en rire grossièrement et dire que c’était ridicule comme débat. Sophie Durocher s’en est évidemment donné à cœur joie et a profité de l’occasion pour rire non seulement de Catherine Dorion, mais aussi de la moustache à Manon Massé et de l’absence de cheveux de Sol Zanetti dans une chronique. L’ironie là-dedans étant que cet article qui veut rire du mouvement justifie justement son existence. Parce que le point, Sophie, c’est justement qu’on arrête de se moquer de la pilosité des autres comme si avait un quelconque rapport sur leur valeur intrinsèque.

Parce qu’il y a une différence énorme entre enjeux politiques et sensibilisation sociétale 

Non Catherine Dorion n’a jamais dit que son cheval de bataille en politique serait la libération des poils. Personne ne dit ça. Absolument personne. Ce n’est pas un enjeu politique qui doit être discuté à l’Assemblée que de déterminer si les poils doivent être portés courts ou non, s’il est préférable de se faire des tresses avec nos poils de fesses ou encore si la pilosité pubienne est excitante ou non. Ce mouvement comme plusieurs autres ne cherche pas à faire de la politique: ils cherchent seulement à sensibiliser au fait qu’il existe des jugements et des discriminations encore aujourd’hui.

C’est comme la grossophobie et le fait que les personnes rondes vivent de la discrimination. Les personnes qui militent contre la grossophobie ne font pas la glorification de l’obésité et ne cherchent pas à en faire une norme, c’est une question de sensibilisation et d’en parler pour briser les tabous et éviter qu’on rabaisse des personnes sur leur apparence. C’est juste ça. Et chaque personne qui répond que les gros ont juste à arrêter de chialer, de manger des Doritos et s’entraîner plus fort ne comprennent pas qu’ils justifient justement tous les efforts mis dans ce militantisme. Que les propos d’une personne soient discrédités et que sa personne elle-même soit diminuée, rabaissée et insultées sur ces aspects physiques (comme le poil, la grosseur ou, allons plus loin, la couleur de peau) ou même des aspects psychologiques (comme les croyances ou les maladies mentales) cela justifie qu’il faut en parler. Parce qu’il y a du jugement qui y est attaché et c’est ça le vrai sujet.

Bien sûr qu’il y a des trucs plus graves dans le monde, ça ne leur enlève pas pour autant toute crédibilité ou valeur

Je jure que cet argument-là va me rendre malade. S’il fallait abandonner tous les débats et revendications qui existent pour ne s’occuper que des trucs les plus graves, on en abandonnerait des choses importantes. Ce n’est pas parce qu’on a une cause à cœur qu’on n’est pas conscient qu’il y a des enfants qui meurent dans le monde, des personnes souffrant encore de l’esclavagisme domestique ou de graves problèmes d’itinérance. Ce n’est pas une guerre sur quelle cause est la plus importante. Tu peux donner à la Croix-Rouge une journée et militer pour l’installation de toilettes non genrées dans les écoles le lendemain, ce n’est pas en opposition!

Ce qui est le plus insultant dans cet argument, c’est qu’il vient la plupart du temps de personnes qui chialent sur le fait que c’est une perte de temps de parler de ces choses-là, qu’on doit s’attarder et militer pour des causes plus importantes, mais qui dans les faits ne font absolument rien. Le temps que tu prends derrière ton écran à dire que tu n’as pas le temps pour ces débats-là, à chialer contre les initiatives des autres, c’est du temps que toi-même tu perds et que tu n’investiras jamais dans aucune cause, ni celle des enfants, ni celle des malades, ni celle de la famine, ni celle des changements climatiques, ni celle des poils, ni celle des gros, ni même dans le voyage humanitaire de ta petite voisine.

Des choses plus importantes et plus graves, il y en aura toujours

Ça ne doit pas empêcher d’agir pour autant. Cette mentalité-là est profondément nocive et elle explique tellement comme on est comme société. Combien de fois se fait-on dire qu’il y a pire que ça dans la vie? Peu importe dans quelle sphère de la vie, c’est une phrase qui revient et qui implique que parce qu’il y a pire, on ne devrait pas agir sur ces choses qu’on considère banales ou non prioritaires. Ce n’est pas parce que tu as une jambe cassée que tu ne dois pas soigner ton poignet foulé. Ce n’est pas parce que la maison de ton voisin a pris en feu que ton dégât d’eau n’a pas le droit de te faire chier. Ce n’est pas parce qu’il y a des enfants qui souffrent dans le monde que tu ne peux pas t’intéresser à d’autres causes. Ce n’est pas parce que ton entourage a vécu des choses plus graves que toi que tu n’as pas le droit de souffrir.

Une chose ne discrédite pas l’autre. Des choses plus importantes, il y en aura toujours. Mais ça ne doit pas t’empêcher d’avoir des convictions, d’avoir des émotions et d’avoir des réactions qui te sont propres et qui t’appartiennent. Tu as le droit d’être affectée par la mort de ton poisson rouge. Tu as le droit d’être déprimée même si rien ne va mal. Tu as le droit d’aller voir un psychologue si tu en ressens le besoin. Tu as le droit de trouver ça important de militer pour ces petites choses qui te tiennent à cœur. Parce que la vie n’est pas qu’un éternel dilemme: devoir choisir entre deux choses. La vie au contraire c’est de les choisir toutes si on veut, c’est avoir la possibilité de s’investir à plus d’un endroit à la fois et d’être capable de ressentir plus d’une chose à la fois.

Sois une personne aussi diversifiée dans ses engagements et dans ses expériences que tu le désires. Ne laisse pas les choses plus importantes ou plus graves t’empêcher de croire que ce que tu vis, ce que tu aimes ou ce que tu défends ne l’est pas. 

 

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