J’ai peur d’où s’en va le monde

Je suis une optimiste. C’est dégueulasse en fait à quel point je peux être harcelante avec mon optimisme. J’essaie de voir le bon dans toute situation, de me satisfaire de ce que j’ai, de trouver la joie dans les petites choses et j’ai toujours une phrase clichée et totalement fatigante à te sortir pour essayer de te rassurer en cas de pépin. Pourtant, depuis quelque temps, il y a souvent cette lourdeur dans ma poitrine, comme une grosse boule pognée-là, un fil d’écouteur infini qui s’est emmêlé dans mon chest et que je n’arrive pas à démêler.

Je la sens quand je me promène sur les réseaux sociaux, quand j’écoute les nouvelles, quand j’ouvre la radio ou quand je me promène dans la rue. Elle me serre en dedans à chaque fois que mon regard croise quelque chose qui me choque, que mes oreilles entendent une absurdité ou juste que je pense à ce qui se passe autour de moi, dans le monde, mais souvent malheureusement trop proche de moi pour que je puisse faire comme si ça n’existait pas. Je suis une optimiste et pourtant, en ce moment, j’ai mal à mon monde. C’est sans arrêt, une nouvelle après l’autre et chaque fois j’ai envie de me frapper la tête ben comme il faut contre le mur pour me réveiller, parce que je n’arrive plus à comprendre où s’en va le monde.

Assise avec des collègues encore ce midi, on parlait d’à quel point le monde avait évolué. Quand on pense à la vie de nos arrières-grands-parents ou même de nos grands-parents, c’est hallucinant de voir le progrès et le chemin parcouru. Le monde change! Il évolue! Il s’améliore… Je pense. C’est là mon problème. Je ne suis pas si certaine que le monde évolue autant qu’il le faisait. Je ne parle pas de la technologie ou de la capacité de ton téléphone intelligent à se déverrouiller juste en le regardant. Je parle des gens, de ce qui les anime et ce qui se passe en dedans d’eux autres. Parce j’ai toujours vécu au Québec avec le sentiment que j’étais chanceuse d’être où j’étais, d’avoir la société que j’avais, et puis, voilà que je doute.

Parce que l’humain me fait peur

Dans toutes les capacités qui lui sont données, la capacité de l’homme à vouloir du mal aux autres me terrorise. Ce n’est pas juste d’envoyer un « va chier » sans le penser, de se pogner avec quelqu’un une fois ou d’avoir une aversion sans raison pour un acteur dont la face nous revient pas. C’est vouloir du mal, au plus profond de soi, avec la même conviction et banalité qu’on décide d’aller s’acheter une crème glacée à la fin d’une grosse journée d’été. C’est rendu banal la haine comme je n’arrive même pas à comprendre. Que ma grand-mère me dise qu’elle « hait » un animateur de télévision, je comprends que ça vient de l’exagération pour dire qu’elle aime pas sa personnalité, que c’est juste pas son préféré. Qu’un enfant dise qu’il hait sa soeur, je comprends que c’est juste une amplification de sa rivalité fraternelle. Qu’un inconnu dise à un autre, en vrai comme derrière son écran, qu’il l’hait au point qu’il le voudrait mort… C’est dépasser le stade de l’exagération anodine.

C’est vicieux et ça se répand. Parce que soudainement les gens croient que c’est normal de détester, que de détester en groupe, c’est rendre justifiable les actions et propos dégueulasses qui découlent de cette haine. Tu sais, au fond, tu as le droit de vraiment haïr ta voisine du plus profond de ton cœur sans raison, tu peux laisser cette aversion-là te ronger, tu as le droit de penser que c’est une [insère ici l’insulte de ton choix], mais quand tu juges que c’est acceptable de lui dire, de la faire sentir inférieure, que ça soit une fois ou même tous les jours, de lui envoyer des menaces, de l’envoyer chier ou de parler constamment aux autres autour de toi d’à quel point tu la détestes, c’est problématique. Tu répands la haine et le mépris avec une ardeur non justifiée. Pourquoi? Parce qu’elle marche sur ton gazon? Qu’elle empiète sur ton terrain? Que tu as peur qu’elle vienne chez vous? Qu’elle vole ta job?

Ta haine n’est pas justifiable

Ni par l’ethnie, ni par l’orientation sexuelle, ni le genre, ni par le poids, ni par l’apparence, ni par l’argent, ni par la couleur de peau, ni par les croyances, ni par tes choix, ni par toutes les excuses que tu peux essayer de te trouver pour la justifier… Pendant longtemps j’ai cru que les discriminations relatives à ces choses étaient en voie de disparaître, que ça s’améliorait. Tu vois, maintenant, je n’en suis plus si certaine. Parce que soudainement, des choses que je n’aurais jamais cru voir se produire en 2019 arrivent, fréquemment. L’égalité et le respect mangent une claque, solide, au profit de ce qu’on appelle à tort la liberté d’expression ou encore le fameux « J’ai l’doua ». Ce n’est pas un droit de haïr les gens et de les faire sentir comme s’il n’avait pas leur place, ni ici ni ailleurs. Ce n’est pas un droit de s’estimer au-dessous des autres et de déterminer qui vaut la peine et qui on insulte publiquement. Ce n’est pas un droit d’insulter, de mépriser, de réduire, d’agresser, de violenter, de se moquer, de rabaisser et d’inférioriser les autres.

Je ne parle pas de deux-trois personnes qui s’amusent à faire les « trolls » sur Internet. Je parle de gens d’influence, de gens ordinaires, de gens de tous les âges, de gens qui s’expriment sans se cacher, publiquement et sans peur. Je lisais encore la semaine dernière l’article d’un chroniqueur bien connu pour ses propos outrageants et méprisants (dont je tairai le nom parce que mon but n’est pas de lui faire de la publicité ou lui donner plus d’attention qu’il en mérite, surtout que c’est exactement ça qu’il veut). Il écrivait cette fois-ci un texte sur le ridicule de défendre les gros, que la grossophobie est un mythe et que c’est normal de ne pas vouloir être gros. C’est exactement ce pour quoi plusieurs d’entre nous nous battons. Pour le respect. Pour ne pas que publiquement on accepte de trouver ça normal de stigmatiser les personnes sur la base de leur poids. On ne dit pas que c’est mieux d’être gros, on ne recrute pas des gens pour devenir gros, on veut juste la paix et le respect. Et alors qu’on se bat pour ça, on assiste à des manifestations méprisantes comme celle-ci, un exemple parmi tant d’autres : un article dans un journal qui n’a aucun autre intérêt journalistique que de diminuer une partie de la population pour attirer les lecteurs et répandre la méchanceté. Diviser pour régner comme on dit.

Le problème, c’est que le modèle qu’on a socialement soudainement, c’est que c’est acceptable de haïr ouvertement quelqu’un selon certains critères. 

Le racisme est l’exemple le plus probant de ça à mon avis dans un Québec pourtant si diversifié. Avant de dire que tu as des raisons de haïr les immigrants et de te lancer dans une tirade pleine de dédain, prends deux secondes pour revenir sur terre et envisager que ces personnes, bien que différentes de toi, sont des humains quand même. Avec des familles, des émotions, des réalités financières et surtout une histoire dont tu ne connais absolument rien. Ça fait quelques jours (semaines) déjà que de nombreuses histoires sortent aux nouvelles : un homme attaqué dans la rue parce qu’il était arabe, une femme harcelée et menacée à la sortie de la garderie parce qu’elle parlait à sa fille dans sa langue maternelle, des gens insultés dans la rue TOUS LES JOURS en raison de la couleur de leur peau, de leur croyance, de leur langue ou juste de leur apparence…

Même si tu es raciste, même si tu es convaincu que ta religion est meilleure, que ta croyance est meilleure, même si au fond de toi tu t’es convaincu que tu étais un être à ce point supérieur, rien ne justifie que tu t’en prennes aux autres comme ça. Ce sont des gens qui vivent, qui respirent et qui aspirent à ce que toi-même tu as droit : le respect et la possibilité de vivre sans avoir peur constamment. Ce n’est pas normal que la peur soit si présente, qu’après tant de progrès et d’acceptation, on en vienne à reculer, à trouver ça normal d’insulter les gens dans les rues, de les faire sentir comme de la merde, de croire qu’on connaît tous sur eux alors que ce sont des étrangers. Pour quoi exactement? Parce que tu te caches derrière le prétexte que « ce n’est pas chez eux ici » alors que la vérité, c’est que ce qui te dérange c’est « ils ne sont pas comme moi ». Parce que toutes les lois pour la laïcité, tous les changements et les règles qui se mettent en place, que tu sois pour ou contre, ne justifient pas que tu sois un trou de cul, un attaquant, un prédateur, un hater ou juste que tu sois méchant. Tu peux ne pas être d’accord, mais détester et insulter n’est pas une opinion, ce n’est pas de la liberté d’expression. C’est juste de la haine.

Ne laisse pas la méchanceté trouver sa place autour de toi

C’est difficile, mais ça demande un effort collectif. Parce que si toi, si tu te dis que tu n’as jamais rien fait de tel, mais que tu laisses un membre de ta famille le faire, que tu assistes sans rien dire à un échange cruel dans la rue, si tu fermes les yeux sur ce qui se passe autour de toi, alors tu encourages la montée de cette haine-là, qui se propage beaucoup trop vite en ce moment. Si on n’essaie pas de l’arrêter, on la laisse prendre de l’ampleur et on lui donne la place à s’exercer. Sois le poids dans la balance qui essaie d’inverser le mouvement. Si tu peux empêcher une seule personne dans la rue aujourd’hui d’être victime d’une violence verbale ou même physique, tu deviens un allié dans une cause importante qu’est le respect des autres.

Tu n’as pas besoin d’attaquer, de te battre ou de foncer dans le tas, juste d’être là, d’être actif et à l’écoute. Ça peut être en t’interposant poliment, en détournant l’attention, en cherchant de l’aide, en faisant appel à des autorités, en t’informant  ou en informant les gens autour de toi. Parce que l’ignorance est le plus grand moteur derrière les plus grandes haines : on déteste ce qu’on ne comprend pas. Comprendre que les gens qui nous entourent sont des êtres humains au même titre que nous, c’est accepter qu’il mérite le même respect que nous. Pour certains, c’est la notion qui semble humain : différents, mais toujours humains. Et si les gens se bornent dans leur méchanceté et à vouloir rester dans leur ignorance, ça se dénonce, ça se défend. Mais c’est sur que pour ça, il faut la force du groupe.

Alors, partage l’amour, pas la haine. Et peut-être que comme ça, un jour, le monde reviendra sur la bonne voie.

2 COMMENTS

  1. Julie Gagne | 31st Juil 19

    Je suis totalement en accord avec toi et tout ce que tu écris dans ton texte. Je haïs une seule personne et j’ai des raisons très claires pour ça; il a détruit 13 ans de mon existence et a volé mes 13 à 26 ans avec mes parents avec sa manipulation de pervers narcissique. Je tais son nom par respect pour ses enfants et j’ai quand même assez de respect pour ne pas nommer de nom… 😂

  2. Irène | 2nd Août 19

    Je comprends ton sentiment, je partageais un sentiment assez similaire récemment sur instagram en story… L’effet d’accumulement de ces nouvelles, catastrophes écologistes, drames humains, droits sociaux attaqués frontalement, montée des régimes autoritaires. Oui, ça fait peur. Personnellement je trouve du réconfort et de l’espoir dans l’action militante et je suis convaincue qu’on doit en passer par là. Mais on a aussi besoin de moments pour nous où on lève le pied et où on coupe un peu de ces nouvelles

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