La fois où on m’a demandé « Fille ou garçon? »

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Pour ceux qui ne me lisent pas ou ne me connaissent pas, commençons par l’important : je ne suis pas enceinte. Est-ce que je pensais que ça allait m’arriver un jour? Non. Absolument pas. Je n’étais pas prête à ce qu’un jour une dame me fasse un gros sourire ému, me regarde dans les yeux et me demande : « Oh! Félicitations! Savez-vous déjà quel sera le sexe du bébé? »

 

Avant d’aller plus loin, rassurez-vous. Si vous craignez l’émoi que ça m’a causé, je vous assure que je vais très bien. J’ai même osé une petite folie en lui répondant : « Non! On préfère se garder la surprise! C’est tellement plus le “fun” de même ». Elle a acquiescé d’un petit signe de tête et avec un nouveau (très gros) sourire elle a ajouté « En tout cas, ça vous va bien mademoiselle, vous êtes rayonnante ». Jamais de ma vie j’aurais cru que mon gros déjeuner et l’absence d’un numéro deux aux toilettes le matin-même me vaudrait un si joli compliment.

Comme on dit « Vaut mieux en rire qu’en pleurer » et c’est, dans cette situation, mon avis à 100%. Est-ce que j’ai été surprise? Définitivement. Est-ce que ça aurait pu me vexer ou me blesser? Certainement. Pourtant, quand elle est partie, j’ai surtout été surprise de la facilité avec laquelle je lui avais répondu et aussi de constater que ça fait rire plus qu’autres choses. Je sais pourtant que si, quelques années plus tôt, j’avais vécu la même situation, j’aurais été démolie.

J’aurais voulu fondre. Je n’aurais pas su quoi répondre et j’aurais probablement pleuré, beaucoup. J’aurais sûrement été au gym même, tout de suite après, pour essayer de faire quelque chose pour changer mon corps. Difficile de changer son corps alors que le problème, dans mon cas, était dans ma tête. Parce qu’il y a des années, j’essayais de me faire croire que j’étais pas grosse. Et surtout, que le mot vous offense pas : grosse. Dites-le à haute voix si ça vous l’aide à l’assimiler, mais habituez-vous, car il est là pour rester. Car comme le dit ma bonne amie Sophie Durocher (LOL) : appelons un chat un chat. Je suis grosse.

Maintenant le choc du mot passé, parlons des vraies affaires. Parce que vivre dans le déni, c’est inconfortable. Quand tu essaies de te dire que tu n’es pas grosse, par peur du mot, c’est ravageur même. C’est exactement comme se dire qu’on est pas blond quand on est blond. On le voit dans le miroir (sauf si tu es daltonien peut-être), on l’affronte tous les jours et pourtant, on se couche le soir en voulant se faire croire que c’est pas vrai. Gros, c’est un mot. C’est rien de plus. C’est un qualificatif. Facile à dire même. D’ailleurs, c’est si facile pour un enfant de dire à quelqu’un qu’il est gros, mais pour un adulte, c’est soit une insulte soit un mot tabou. L’enfant ne le dit pas par méchanceté la plupart du temps, mais parce qu’en te comparant à quelqu’un d’autre… tu es gros. C’est tout.

Mais ça ne se veut pas un texte encore sur le fat shaming. C’est un texte sur ce qui se passe dans notre tête versus ce qui se passe dans notre corps. Le problème, c’est que la distinction entre les deux, dans certaines cas, n’existe plus. Je ne parle pas juste dans la tête des autres. Je parle surtout de ce qui se passe dans la nôtre.

Longtemps, j’ai trouvé ça insultant quelqu’un de plus maigre que moi qui disait se trouver gros. Mon dieu que ça m’enrageait. Tu te trouves gros? Et moi alors, je suis quoi, un éléphant!? Vous la connaissez cette réflexion-là, non? Je l’ai eu. Tellement. Et pourtant, maintenant je comprends : ça n’a rien à voir avec moi, juste avec cette personne-là et ce qui se passe dans sa tête. Parce que si par exemple tu es quelqu’un habitué de peser 120 livres et que soudainement, la balance te dit 140, ça se peut que ça te surprenne. Et que, te regardant dans le miroir, tu te trouves gros. Et ce, sans que ça n’ait aucun rapport avec ton ami à côté qui en pèse 200. Est-ce une insulte? Non. Parce qu’à l’inverse, on peut peser 200 livres et ne pas se sentir gros. On sait qu’on l’est, physiquement comparé à d’autres, mais on ne se sent pas «gros» dans son sens péjoratif. On l’est c’est tout. Évidemment, c’est une autre histoire si la personne de 140 livres vient te dire : «Je me trouvais grosse quand j’ai pris 20 livres, mais en te regardant, je me dis que je suis pas si pire que ça. Ha ha ha». Je t’avoue que là, peut-être, je le prendrais mal. Peut-être.

Le «moi du présent» et le «moi du passé», on est différent. Parce que le «moi du passé», c’était une fille qui se sentait grosse. Alors que le «moi du présent», elle sait qu’elle est grosse. Et elle l’a accepté. Mais elle se sent normale. C’est aussi simple que ça. Est venu un moment dans ma vie où je me suis demandée ce qui me faisait le plus mal : les autres ou moi. Tous les efforts que je fournissais pour essayer de perdre du poids pour plaire à du monde qui n’était pas moi, pour avoir des petites tapes dans le dos pour me dire que j’avais l’air mieux alors que je me sentais pas mieux. J’ai commencé à entrevoir la possibilité que je le faisais pas pour les bonnes raisons. Et le faire pour les bonnes raisons, c’est tout ce qui compte.

Cette histoire-là, j’aurais pu la garder pour moi, parce qu’au final, c’était pas grand chose. Une rencontre de 30 secondes que j’aurais pu oublier si je n’avais pas décidé de la raconter. Par contre, je sais très bien que pour quelqu’un d’autre, ça aurait pu être le 30 secondes qui aurait suffit à alimenter le monstre des complexes et nourrir la hantise du miroir. Parce qu’on peut pas prendre à la légère des choses comme ça si elle nous affectent réellement. Ce qui nous blesse, étrangement, nous revient toujours beaucoup plus facilement en mémoire quand on essaie de les oublier. Difficile de lutter contre sa tête.

Donc, je le partage, même si pour certains, une histoire comme ça aurait été le genre d’incident gênant qu’ils auraient préféré gardé au fond de soi et ne jamais raconter. Personnellement, j’ai peut-être un profond problème d’auto-dérision, mais c’est surtout que je crois que partager ces choses-là, ça peut-être une bonne catharsis. Parce que si tu n’arrives pas à les raconter, alors peut-être liras-tu un jour l’article d’une fille qui s’est fait demandé si elle était enceinte alors qu’elle l’était pas et ça te fera sentir mieux et on pourra élever nos enfants imaginaires ensemble.

D’ailleurs, pour les intéressés, c’est un garçon. Je l’ai appelé Jean-Paul.