Minuit trente-sept

Le silence était tout ce qu’elle entendait. 

Elle faisait tout ce qui était en son pouvoir pour le faire retentir aussi fort qu’elle pouvait, car elle savait trop bien que le silence valait mieux que tous les mots insidieux qui pouvaient l’assaillir à cette heure. Le silence lui était préférable, sans contredit. Un compagnon de nuit plus apaisant, moins tétanisant, mais malheureusement, il avait la mauvaise habitude d’être volage. Ainsi, elle se doutait bien qu’il ne lui suffirait que d’un moment de distraction dans les labyrinthes de ses pensées pour qu’il en profite pour s’éclipser, laissant alors la place à des voyageurs beaucoup moins calmes et dociles…

Misha dormait-elle? Il lui semblait qu’il y avait un moment déjà qu’elle ne l’avait pas sentie bouger à ses côtés, qu’elle n’avait pas non plus capté le son de sa respiration régulière ou encore du ronflement qu’il lui arrivait souvent de laisser échapper dans les nuits comme celles-ci où elle avait pris un verre ou deux avant de se mettre au lit.

Aussi simplement que cela, le silence s’était fissuré et à sa place venait se glisser des inquiétudes aussi vaines qu’envahissantes. Elle fît de son mieux pour garder les yeux fermés, pour ne pas saisir la perche que lui tendait son cerveau pour pouvoir la tirer dans les tréfonds de ses angoisses, mais elle savait déjà qu’elle y succomberait.

Comme elle y succombait tous les soirs depuis des semaines déjà. 

Combien de temps lui fallut-elle avant de flancher? 30 secondes? 2 minutes? Un peu plus? Elle n’aurait su dire. Le temps se distordait dans ces moments où la nuit et le doute l’enveloppaient. Elle tentait de rester immobile pour ne pas flancher, mais il lui semblait que ses bras devenaient douloureux à force de les garder en place, qu’une impulsion tentait de la forcer à bouger et que plus elle résistait, plus l’inconfort de son corps frôlait la torture. Elle devait bouger… Ne serait-ce qu’un doigt, qu’un bras, ne serait-ce que se replacer sur l’oreiller. Elle lutta aussi longtemps que cela lui sembla possible, jusqu’à ce qu’elle n’y puisse plus, que son corps commence à trembler aussi irrémédiablement que les barrières mentales qu’elle tentait d’élever contre ce qu’elle savait déjà être une fausse impression de danger.

Elle finit par se tourner le côté, gardant les yeux fermés en se convaincant que c’était au moins une chose qu’elle pouvait faire, que c’était là son dernier rempart. Pendant quelques minutes – combien, encore une fois, elle n’aurait su le dire – elle parvient à garder un semblant de calme. Il ne lui suffisait que de s’imaginer la dernière scène du livre qu’elle était en train de lire, de revoir l’inspecteur franchir les murs du manoir pour aller à la rencontre de la maitresse des lieux pour lui poser des questions sur son fils, celui-là même qui s’était retrouvé quelques jours plus tôt hospitalisé suite à des blessures suspicieuses. De prendre le temps de donner du relief au manoir dans son imaginaire, de lui en créer des murs plus détaillés, d’ajouter des aspects à la pièce dans laquelle il se trouvait. La dame était-elle grande ou petite? Était-elle assise pour le recevoir ou debout? Et qu’en était-il de l’inspecteur? Que portait-il? Avait-il un visage avenant ou plutôt imposant? Et le fils, lui…

Ce petit jeu d’imagination ne fonctionnait toujours qu’un temps. Son esprit travaillait à rester concentré sur le récit, mais il ne pouvait s’empêcher de sentir la présence face à elle, cette masse endormie à ses côtés. Au point où les deux univers en vinrent à se mélanger et plutôt que de voir le fils sur le lit d’hôpital, elle y vit Misha, branchée à un respirateur, un tube enfoncé dans la bouche alors qu’un « bip » répétitif retentissait dans la chambre au rythme de sa respiration… Mais Misha respirait-elle seulement?

La pensée revient à elle trop vite pour qu’elle puisse la rejeter et ses yeux s’ouvrir d’un coup. Dans la noirceur de la chambre, elle distinguait à peine ses traits, mais bien assez pour qu’elle puisse doucement glisser ses doigts sous ses narines et en y sentir le souffle chaud de sa respiration. Oui, Misha respirait, mais elle réalisa que c’était elle désormais qui retenait son souffle. Depuis combien de temps? L’éternelle question revenait encore… Assez dans tous les cas pour qu’elle sente que son cœur prenait une cadence qui n’avait rien de soporifique. Sa main glissait sur le ventre de Misha, cherchant à répondre à un besoin de la sentir, mais elle n’y resta que quelques secondes, le temps que celle-ci sente son contact dans son sommeil et grommelle avant de se retourner, lui faisant désormais dos. Elle aurait pu s’y glisser pour sentir sa chaleur, entourant sa taille de ses bras pour la capturer, mais elle savait que cela ne ferait que la perturber davantage dans son sommeil et qu’elle finirait par se réveiller.

Mieux valait la laisser dormir. Il n’y avait pas besoin qu’elles soient deux à traverser la nuit. 

Elle s’abandonna donc à la regarder dormir un instant, pour ce qu’elle pouvait en voir du moins. Elle la sentait, cela suffisait. Suffisait à l’apaiser et la terrifier tout à la fois. Avoir Misha dans sa vie était une bénédiction, à ne pas en douter. Comment aurait-elle pu trouver plus douce personne pour accompagner ses jours et tourmenter ses nuits? Elle lui faisait aimer la vie comme personne, mais elle lui faisait aussi craindre la mort comme nulle autre. La vie à ses côtés était si douce, mais qu’arriverait-il le jour où elles en arriveraient au bout? Ou qu’elle s’éteigne avant elle? Et si de l’autre côté, elle n’y était pas? Et si elle devait affronter le Grand Vide seule?

Elle était jeune, trop jeune pour ces pensées. C’est du moins ce qu’on lui disait souvent. Elle avait encore une vie entière devant elle, c’est aussi ce qu’elle tâchait de se répéter chaque fois qu’elle avait ces pensées, mais il lui semblait que le temps lui jouait des tours. Qu’elle ouvrirait les yeux demain et que déjà, elles feraient face à la finalité de leur vie, qu’elles devraient constater que ce qu’elles avaient autrefois cru devant se trouvait derrière. Elle n’avait pas le contrôle… Ni sur l’avenir ni sur ses pensées. Et malheureusement, lâcher prise n’était pas une chose qu’elle parvenait à faire aisément.

Mieux valait se lever, l’envie de serrer Misha contre elle et pleurer dans son cou devenait trop forte. Elle s’extirpa donc des couvertures, se disant qu’il valait mieux remettre à plus tard le projet de dormir : elle irait attendre que le sommeil embrouille ses idées dans le salon, qu’elle puisse poser de nouveau sa tête sur l’oreiller pour immédiatement y sombrer. Elle s’aventura donc hors de la chambre, jusqu’à la salle de bain où elle y prit la mélatonine qu’elle aurait dû prendre bien plus tôt plutôt que de se convaincre qu’elle n’en aurait pas besoin ce soir.

En passant par la cuisine pour se chercher un verre d’eau, elle vit l’heure sur le micro-ondes : minuit trente-sept.

Il lui semblait s’être torturée pendant des heures, mais cela faisait un peu moins d’une heure qu’elles avaient été se coucher. Un peu moins d’une heure que Misha l’avait embrassée tendrement en lui souhaitant bonne nuit d’une voix endormie, mais il lui semblait que cela faisait déjà une éternité. Elle avait déjà hâte à demain matin, que le soleil chasse ses parasites nocturnes et lui ramène le sourire de Misha qui la réveillerait par une douce caresse le long de son bras.

Ironique de souhaiter que le temps passe plus vite quand on peinait à faire fi de l’angoisse existentielle que le temps nous échappe…