Quand choisir n’est plus une option

J’ai mal à mon âme, mal de savoir qu’on recule parfois plus qu’on avance en tant qu’humanité. On se dit parfois que la barbarie est loin dans le passé alors qu’elle est encore là, bien dans notre face, à nous attendre dans le détour. Elle est là cette cruauté humaine, dans ces violences au quotidien commis par des gens dont le pouvoir les dépasse, dans ces décisions qui se prennent au détriment de la liberté et des droits. Parce que oui, choisir d’avorter ou non devrait être un choix personnel.

Depuis hier, je regarde cette nouvelle se partager sur les réseaux sociaux concernant le texte, voté cette semaine dans l’État de l’Alabama, qui interdit la quasi-totalité des interruptions volontaires de grossesse. Oui, même en cas de viol. Oui, même en cas d’inceste. Oui, même en cas de minorité. Et j’en ai des frissons. Ça vient me chercher que ces idées d’une autre époque soit encore non seulement véhiculée par un petit groupe, mais surtout adoptée et soutenue par une grande partie. On ne peut pas parler ici que de quelques personnes isolées avec des idées arriérées ou de quelques énergumènes à l’opinion impopulaire. On parle ici d’un mouvement qui menace de prendre de l’ampleur, d’un gouvernement qui n’est pas le seul dans son idéologie et d’un exemple qui, malheureusement, n’est pas le premier et ne sera pas le dernier dans cette lignée d’abolition des droits.

Ce n’est pas le seul état qui s’est prononcé contre l’avortement : l’Ohio, la Géorgie, le Missouri, le Tennessee, le Kentucky et le Mississippi ont aussi diverses lois restreignant l’accès à l’avortement. Non seulement ça m’attriste, mais ça me fait peur, parce que ça entraîne des réactions ici qui résonnent beaucoup trop en écho à ce qui se dit là-bas. Parce que oui, je la vois l’indignation face à cette loi-là, nombreuse, mais je vois aussi que ça inspire d’autres gens à vouloir la même chose. Il y a de ces choses que l’on croit trop ridiculement mauvaises pour prendre de l’ampleur, qu’on ridiculise même en se disant « Ben non, ça n’arrivera jamais! » et qui pourtant existent et gonflent pour prendre des proportions ahurissantes. Le chemin sur lequel on s’enligne socialement est effrayant. Il y a quelques années, l’idée que Donald Trump puisse devenir président des États-Unis faisait rire la plupart des médias et des Américains. Regardez ce qu’il en est aujourd’hui… Et oui, on parle des États-Unis et on se dit parfois « mais c’est loin tout ça! », mais mon Dieu que c’est plus proche qu’on le pense.

Il s’agit de la loi anti-avortement la plus restrictive aux États-Unis

J’ai lu ça dans une publication Facebook de la Fédération du Québec pour le planning des naissances hier. On est en 2019. Je sais qu’on le dit souvent, qu’on parle de l’année 2019 comme si on devait être plus avancé qu’on l’était et pourtant, je n’en ai pas l’impression. Parce que ce qui se passe en ce moment, ça arrive 152 ans après que l’Alabama ait accordé aux femmes mariées le droit de gérer leurs avoirs. Parce qu’en ce moment, ce qu’on nous dit, c’est que l’Alabama juge que les femmes peuvent déterminer ce qu’elles font d’une maison, d’un chalet, d’une chaloupe ou d’une auto, mais pas de leur utérus.

Le droit des femmes est au cœur de ce débat-là. Je ne t’apprends peut-être rien en te disant que ce sont 27 hommes blancs qui sont à l’origine de ce vote-là. 27 hommes qui jugent que si leur fille se faisait violer et tombait enceinte, elle n’aurait pas leur mot à dire sur ce qu’il adviendrait de l’enfant et de leur avenir. 27 hommes qui croient que la décision d’enfanter leur revient et qu’il n’y a rien de mal à dire à une femme ce qu’elle peut ou ne peut pas faire. 27 hommes qui se sont réunis, sans une femme présente, pour déterminer que ce droit en leur appartenait pas. Le droit à la vie, ça ne devrait pas être limité aussi grossièrement au droit d’un fœtus à grandir. Quand on parle du droit à la vie, ça devrait aussi inclure celui de la femme à vivre une vie qui ne lui ait pas dicté par un homme. Des raisons pour avorter, il y a en a des milliers. Et tu sais quoi? Il ne t’appartient pas de juger si ces raisons sont bonnes ou mauvaises. C’est un choix. Pis j’ai l’impression de devenir folle à me dire que c’est une évidence – que of course c’est un choix! –  alors que visiblement non, puisqu’on en parle à nouveau, puisque le débat est là.

C’est juste l’Alabama que ça concerne, right?

Wrong. So wrong. L’alarme, elle devrait retentir ici aussi, au Canada comme au Québec, alors que le mouvement anti-choix existe plus qu’on ne le pense et que des marches anti-choix ont encore lieu, notamment devant le parlement d’Ottawa il y a quelques jours seulement, pour revendiquer l’abolition de l’avortement. Au Québec, c’est interdit de manifester devant les cliniques d’avortement… mais pour combien de temps encore?Encore une fois, je vais me référer à la Fédération du Québec pour le planning des naissances qui dévoilait que présentement « une médecin de famille qui exerce dans une polyclinique de Laval a déposé, conjointement avec une organisation anti-choix, une demande de jugement déclaratoire devant la Cour Supérieure du Québec, et ce, afin de révoquer l’interdiction de manifester devant les cliniques d’avortement ».

Il est où le problème? Manifester, c’est un droit, non? Oui… mais non. Le problème avec les droits et la liberté, c’est que la limite de ta propre liberté prend fin quand tu affectes celle de quelqu’un d’autre. Si tu connais quelqu’un qui a déjà vécu un avortement, si toi-même tu en as vécu un ou juste si tu as un peu de compassion, tu sais à quel point ce n’est pas une partie de plaisir. Pour plusieurs, l’avortement est déjà une expérience traumatisante, alors imagine avec des manifestants devant la clinique qui viennent vociférer contre toi et l’immoralité de ton geste. Ça n’apporte rien, sinon que de rendre une expérience difficile encore plus difficile.

Ça me fend le coeur

Je pense à ces femmes là-bas qui vivent avec ce verdict. Celles qui savent déjà qu’elles viennent de perdre quelque chose de précieux, celles qui sont révoltées contre le droit qu’on leur enlève de manière barbare et celles qui ne se doutent pas encore à quel point cette loi pourra leur fera du mal dans l’avenir. À ces femmes qui ne sont ou ne seront pas prêtes à être mères, à ces femmes qui ont été ou seront violées, à ces femmes qui connaissent la violence sexuelle ou la connaîtront bientôt, à ces femmes qui n’auront pas le choix et qui auraient voulu, à ces femmes qui hésiteront sans possibilité de choisir, à ces femmes qui devront recourir à des méthodes dangereuses pour exercer leur choix, à celles qui se feront enfermées pour avoir voulu être libres, à ces femmes à qui on a enlevé le droit de choisir… Je pense à vous, mais je suis sans mot.

Pour être honnête, je me sens prise au dépourvu face à cette situation. Elle m’affecte, mais je me sens absolument impuissante contre quelque chose qui se passe loin et qui semble tellement plus gros que moi. J’ai la rage au cœur, j’ai la peine dans l’âme et j’ai de la difficulté à croire qu’on en soit vraiment là. Les femmes ont des droits et il va falloir se battre pour. Ailleurs, mais ici aussi. Que faire quand le système empêche de choisir? Quoi faire quand nos droits, ceux des femmes, sont menacés? Pour l’instant, j’ai envie de dire que la moindre des choses, c’est d’en parler. De partager l’information, d’ouvrir les discussions, mais de se soutenir d’abord et avant tout. Parce que cette loi-là, nécessairement, il y a des femmes qui vont en souffrir. Comme plusieurs en souffrent déjà ailleurs. De ça et de tellement d’autres choses. On ne peut pas juste se conforter en disant que la condition de la femme est meilleure qu’elle était. Ce n’est pas ça l’objectif et ce n’est pas suffisant. Il faut se battre, socialement, et chercher à atteindre bien plus qu’un compromis. Et bien qu’on parle de femmes, non, ce débat ne concerne pas qu’elles. Peu importe qui vous êtes, peu importe à quel genre vous vous identifiez, vous avez de l’importance dans des enjeux comme celui-ci et vos actions servent. Crucialement.

Parlez-en, informez-vous, soulevez-vous, révoltez-vous et, au quotidien, partagez le positif, l’amour et la compassion, parce que, clairement, notre monde en manque.

 

 

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