Ressasser le passé

Je me suis souvent dit que le temps arrangeait les choses, que les blessures ne faisaient si mal que parce qu’elles étaient fraîches. J’ai misé sur le temps et la patience pour réparer ces plaies en essayant de ne pas regarder à quel point leur cicatrisation était lente et imparfaite, en essayant d’oublier à quel point je les sentais toujours, même s’il est vrai que leur emprise sur moi diminuait.

J’ai connu dans les dernières années d’innombrables bonheurs, des événements et des gens qui ont mis sur mes blessures des baumes bienfaiteurs et ont endormi la douleur. J’ai cru avoir échappé à certaines choses et pouvoir dire être guérie. J’ai cru que l’on pouvait fermer des portes sur le passé, même si j’aurais dû savoir qu’elles ne sont pas étanches et qu’à travers les fentes, les craques et les ouvertures, il arrive que des fragments s’y glissent, nous revenant parfois dans des moments d’insouciance.

Je suis heureuse.

C’est un privilège et je le sais. Ce n’est pas tout le monde qui peut se dire heureux. J’ai la chance d’avoir le bonheur facile et de nombreux privilèges pour amplifier ce sentiment. Et pourtant, même sans nuages à l’horizon, même sans raison particulière, il m’arrive de sentir les craques et les recoins de mon bonheur se fissurer. Je sais que j’ai tout ce qu’il faut pour le réparer, pour prendre le temps de recoller les morceaux émaillés et pourtant, ces instants de fragilité me saisissent comme si je me jetais dans un lac glacé.

Ça me coupe le souffle et ça me laisse pantoise, à la recherche de prises et de repères. Il y a d’abord le choc et le froid, puis les vagues de souvenirs qui se succèdent et me submergent. Le cerveau humain m’impressionne et me sidère à la fois : il y a ces périodes de notre vie qu’on est impatient de quitter pour passer à autre chose et pourtant, quand on le fait et qu’on les laisse derrière, on ne peut s’empêcher d’avoir des vagues de nostalgie, de regarder ce que nous avons laissé là-bas et d’avoir des instants de faiblesse où nous y retournerions, en sachant bien que nous n’y trouverions rien de mieux que ce que nous avons ici et maintenant.

On s’ennuie de ce qui n’existe plus. 

Des amitiés évanouies, des endroits qui nous ont accueillis, de moments précis, des relations qui ont mal fini… Aussi malsaines certaines de ces choses puissent-elles avoir été, elles nous reviennent avec le goût d’y retourner, une journée, une minute, une seconde. Nous glissons l’œil à travers la serrure de ces portes et nous aspirons à les retrouver, même si nous savons que c’est impossible : nous en avons jeté la clé il y a bien longtemps déjà et que ce qui se trouve derrière n’est désormais plus qu’un souvenir.

Un souvenir qui parfois amène avec lui son lot d’émotions et nous laisse avec un vide difficile à combler. Oui, nous avons de nouvelles amitiés, de nouveaux lieux à aimer, des nouveaux moments à explorer et des relations à chérir. Je ne voudrais pas remplacer l’actuel par le passé, mais j’avoue qu’il m’arrive de me demander, même brièvement, ce qu’il serait arrivé s’ils avaient pu cohabiter, aussi impossible cela soit-il, car si nous n’avions pas tourné la page sur ces périodes de notre vie, nous n’en serions pas où nous sommes aujourd’hui.

Il faut apprendre à faire ses petits deuils de ce qui fût.

Cela peut avoir l’air égoïste de songer au passé quand nous avons le présent, mais je crois qu’on a le droit de se le rappeler et d’en éprouver des émotions diverses et complexes. Il est parfois difficile d’accepter que certaines choses ne reviendront pas, même si ce que nous avons maintenant est mieux. La vie vient avec ses petits deuils que nous devons faire et malheureusement, il arrive que certaines choses ne guérissent jamais vraiment.

Je sais ce que c’est que de tomber sur la photo d’une personne qu’on n’a pas vue depuis des années, de rouler devant son ancien appartement, de voir la nouvelle cohorte d’un programme dans lequel on a étudié et d’avoir ce pincement au cœur malgré soi. Quand ça arrive, je me surprends à me demander ce que certaines personnes sont devenues, ce que certains lieux contiennent désormais, ce qu’il serait advenu si j’avais pris un chemin différent. Ces questions n’apportent rien bien souvent, je le sais, mais les repousser ne servent parfois à rien non plus. Elles reviennent malgré moi, malgré elles, et nous confrontent à des éléments de nous et notre vie que nous croyions avoir oubliés. Est-ce une faiblesse que de vouloir voir ce que le monde aurait été si seulement… ?

C’est tout simplement humain.

Il serait facile de choisir le chemin de notre vie si nous en avions tous les détails à l’avance, mais ce n’est pas ainsi que la vie suit son cours. Nous faisons de notre mieux pour parcourir notre existence et amasser dans notre bagage le plus de bon, de beau et de doux que nous pouvons. Il arrive parfois que nous nous accrochions à des choses, des moments ou des gens qui nous marquent et parfois, ces marques sont plus creuses que nous croyons, au point où elles nous suivent encore et encore, même des années plus tard.

Je crois qu’il faut accepter que certains vides et certaines peines ne disparaitront peut-être jamais, sans que cela n’enlève rien à ce que nous avons en ce moment. Ce n’est pas égoïste, juste humain. Même si nous avons ces personnes merveilleuses qui nous aident à panser nos plaies et construire de nouveaux sourires, il arrive que le passé nous rattrape et ravive des douleurs, même lorsqu’on les croyait disparues. Nous n’avons pas à nous sentir coupables : on ne peut nier l’existence de ce qui nous a marqué si profondément, car c’est parfois aussi ce qui nous a forgé.

Donnons-nous le droit de vivre et de revivre certaines peines, car nos émotions sont valides, aussi déconcertantes puissent-elles être parfois. N’hésitons pas non plus à aller chercher de l’aide, même si c’est loin d’être facile, pour nous aider à gérer ce qui se passe dans notre tête et dans notre cœur