Si mon ventre pouvait crier

TW : Cette nouvelle de fiction parle de troubles alimentaires (hyperphagie)

Le carrelage de la salle de bain était glacial sous ses cuisses, lui donnant presque l’envie de s’y étendre tout entière, de laisser le froid l’envahir et oublier la raison pour laquelle elle était venue s’enfermer dans cette pièce depuis trop longtemps déjà. Elle avait entendu son cellulaire sonner  en provenance du salon – était-ce une fois ou deux déjà ? – mais elle avait préféré l’ignorer, craignant que les mots qui sortent de sa bouche échappent à son contrôle. Que plutôt qu’un simple « Bonjour, ça va ? », ce sont des larmes et des cris qui sortent, priant pour être entendus.

Non, mieux valait le silence.

Un silence en apparence, alors qu’en elle, c’était tout qui criait. Sa tête, son cœur et… son ventre. Ce foutu ventre. Ce ventre qui lui semblait toujours trop plein et trop vide à la fois, ce ventre qui lui apparaissait toujours énorme, comme de trop, une protubérance sur son corps qu’elle aurait voulu annihiler. Il lui arrivait encore de regarder les ciseaux sur le plan de travail dans la cuisine quand elle passait devant et de se dire que si seulement elle pouvait les agripper et se découper le ventre et en faire des confettis pour se recoudre ensuite, elle le ferait. Sans hésitation. Elle couperait dans la chair pour la lancer au gré du vent en riant une libération qu’elle ne semblait parvenir à obtenir autrement.

Ses jambes s’engourdissaient, mais elle restait dans cette position, assise sur le sol dur, le dos contre le mur et la tête penchée sur le côté, appuyée contre la toilette, à hauteur de la chasse. Dans le métal gris, elle voyait son reflet distordu, mais cela ne faisait pas différent d’à l’habitude. Son image ne lui semblait jamais la même, une seule chose restait toujours : le sentiment que ce qu’elle y voyait n’avait rien de normal ni de bon à offrir. Elle avait depuis longtemps jeté les miroirs pleins pieds pour conserver uniquement celui de la salle de bain, au-dessus du lavabo, celui qu’elle regardait brièvement en s’arrangeant avant de partir le matin ou qu’elle évitait soigneusement en se brossant les dents. Elle n’y voyait que son visage et cela suffisait.

Elle avait essayé de se faire vomir, mais elle n’y arrivait pas.

Était-ce de la lâcheté que de ne pas parvenir à faire ressortir ce qu’elle avait ingurgité? De ne pas pouvoir glisser les doigts dans sa gorge et laisser tout sortir : la nourriture, la honte, les angoisses… ? Elle en avait l’impression. Elle repensait à tout ce qu’elle avait laissé sur le comptoir de la cuisine avant de venir se réfugier ici et elle en était mortifiée. Les larmes coulaient sur ses joues alors qu’elle se posait la question qu’elle se posait chaque fois que cette situation lui arrivait : « What is wrong with me? »

Cornichons, gâteaux Vachon, tranches de fromage Kraft, beurre de peanuts, biscuits soda, saucisses à hot-dog, céréales, sauce ranch, pépites de chocolat… Elle préférait ne pas continuer la liste, ne pas compter, ne pas y penser, mais elle savait qu’elle devrait y faire face à un moment ou à un autre. Qu’elle ne pouvait revenir en arrière, car même si elle avait réussi à se faire vomir, il n’en resterait pas moins qu’elle avait englouti tout ce qui était tombé sous sa main, qu’elle avait perdu le contrôle une fois de plus et qu’elle restait aux prises désormais avec la honte et le dégoût.

Elle regardait son ventre qui la faisait souffrir, de tellement de manières. À cause de la nourriture, à cause de ses tentatives de régurgitation, mais aussi parce qu’elle continuait de croire que sa vie serait bien meilleure sans lui. Qu’il lui aurait suffi de le faire disparaître pour que tout disparaisse avec lui : les pertes de contrôle, les doutes, la dépréciation, le regard des autres, la peine, la colère, la solitude…

Malgré tout cela, elle savait que le problème était plus profond que cela et elle s’en sentit lasse. Elle savait que ce n’était qu’un nouveau cycle qui recommencerait : elle sortirait de la salle de bain, mettrait tout aux poubelles, cacherait les preuves de son carnage, aussi bien les emballages vides que tout ce qui n’était pas assez santé à son goût. Elle ne garderait que les légumes, le poulet et quelques autres aliments qu’elles jugeraient peu propices à la tentation. Pendant quelques jours, quelques semaines, elle utiliserait cette soirée pour se promettre qu’elle ne recommencerait plus. Elle irait au gym assidûment, elle mangerait selon un plan alimentaire bien précis et surtout, elle ferait attention. Cependant, viendrait un moment où la nourriture prendrait toute la place dans sa tête et la lutte commencerait alors. Elle parviendrait à lutter un certain temps, jusqu’à ce que quelque chose – ou rien du tout – ne la fasse craquer, qu’elle en vienne à se dire que de toute façon, elle était vouée à l’échec. Et elle chuterait alors. Encore.

Cette pensée redoubla ses larmes et elle se sentit démunie plus que jamais. S’en vouloir était un euphémisme. Elle détestait son cerveau qui manquait de rigueur et son corps qui débordait en rondeurs. Qu’aurait-elle donné pour être quelqu’un d’autre?

La sonnette de la porte la fit sursauter et elle se redressa d’un bon, le cœur au bord des lèvres. Elle sortit de la salle de bain en faisant attention de ne pas faire de bruit, se disant encore qu’elle pourrait faire croire qu’elle n’était pas là, qu’elle pourrait faire comme avec le téléphone : attendre qu’on se lasse et qu’on l’oublie. Elle ne put résister cependant à l’envie d’aller voir dans l’œil magique qui se trouvait de l’autre côté.

Gabbie.

Sa main tremblait contre la porte alors qu’elle regardait son amie prendre son téléphone pour le poser contre son oreille. Son téléphone retentit alors de nouveau, lui faisant rater quelques battements de son cœur. Elle y courut pour le prendre dans ses mains sans toutefois y répondre. Plus moyen de faire croire qu’elle n’était pas là désormais. Ses pas la menèrent malgré elle dans la cuisine où elle constata l’état des lieux. Elle avait peut-être le temps de prendre un sac poubelle et se lancer dans le grand nettoyage pour cacher le tout dans un garde-robe. Elle en brûlait d’envie, mais le téléphone dans ses mains qui sonnait toujours la figeait sur place, tout comme la voix de Gabbie qui retentit de l’autre côté de la porte, appelant son nom.

Son cœur battait la chamade, lui donnant de nouveau l’envie factice de vomir. Elle tournait et retournait le téléphone entre ses doigts, cherchant à reprendre un contrôle qu’elle avait perdu depuis bien longtemps déjà. De nouveau, elle sentit cette lassitude l’envahir, elle se sentait si lourde, incapable de bouger pour passer à l’action. Le téléphone cessa de sonner et elle n’entendit plus pendant un instant que le silence. Un silence qui cette fois-ci lui pesa, rajoutant une charge supplémentaire sur ses épaules qui peinaient déjà à tenir le coup.

J’ai besoin d’aide.

En ouvrant les yeux pour regarder de nouveau ce qui se trouvait devant elle, elle en eut la certitude : c’était plus que ce qu’elle pouvait affronter seule. Cet éclair de lucidité lui donna un sentiment d’urgence nouveau : parler maintenant ou craindre de ne pas trouver la force de le faire plus tard et répéter ce qu’elle avait répété trop de fois auparavant.

Sans même comprendre ce qu’elle faisait, elle courut vers la porte d’entrée de son appartement, l’ouvrant à la volée. Son amie qui avait déjà franchi plusieurs pas dans le couloir vers la sortie se retourna vers elle. Si le bruit de la porte la surprit, ce ne fut rien comparé à la surprise que lui fit l’expression de celle qui se trouvait désormais devant elle. Sans même qu’un mot ne fût prononcé, elle comprit qu’il n’était plus question de partir, qu’elle passerait même probablement la nuit auprès de celle dont la détresse se lisait dans les yeux.

Gabbie revient vers elle pour la prendre dans ses bras, juste à temps pour qu’elle s’y effondre, les larmes coulant à nouveau sans qu’elle ne puisse les retenir. Doucement, elles retournèrent dans l’appartement pour s’asseoir l’une contre l’autre, la main de Gabbie caressant machinalement le dos de son amie, tentant de son mieux d’apaiser ses sanglots.

« Je suis là »

Il lui sembla, à travers ses larmes, sa honte et sa détresse que ces simples mots venaient de lui enlever un poids énorme. Ce soir, elle parlerait. Ce soir, elle tenterait de mettre des mots sur ce qui la rongeait. Ce soir, elle trouverait de la force dans sa vulnérabilité en ouvrant une porte sur la tempête qui faisait rage en elle. Peut-être son amie ne comprendrait-elle pas tout, mais elle serait là, elle ferait de son mieux pour l’écouter, la comprendre et l’aider à trouver de l’aide.

Pour la première fois depuis des années, elle mettait un pied hors du cycle infernal dans lequel elle s’était perdue.
Finally…

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Plusieurs services gratuits, confidentiels et bilingues sont offerts pour aider les personnes souffrant d’un trouble alimentaire ainsi que leurs proches dans l’ensemble des régions du Québec. Que ce soit pour obtenir du soutien, avoir de l’information ou sensibiliser aux troubles des conduites alimentaires, vous pouvez faire appel aux services d’ANEB Québec :
1 800 630-0907.
514 630-0907

(Ceci n’est pas commandité, mais c’est un service que je crois plus qu’essentiel quand on parle de troubles des conduites alimentaires, et ce, peu importe notre poids, notre âge, notre apparence, etc.)