Suis-je normale?

Depuis aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été habitée par la peur d’être anormale. Je me demandais si ce que je faisais était la même chose que la majorité des gens aurait faite, si j’agissais différemment, si mon parlé sonnait bizarre comparé aux autres, si je réfléchissais de la bonne manière. J’avais peur de sortir du lot, mais pour les mauvaises raisons, mais encore pire, à mon insu. Et si j’étais normale, mais je ne le savais pas?

C’est très digne de l’adolescence ce questionnement-là à mon avis. C’est en fait emblématique de cette époque de notre vie où on veut tellement se fondre dans la masse et être apprécié de ses pairs, où on a tellement peur de l’étiquette de « rejet » et où on cherche désespérément l’amour, l’amitié et l’approbation comme une gang de zombies sur des beaux cerveaux juteux (l’Halloween m’inspire). C’est là qu’on développe notre vie sociale, qu’on apprend à le faire et qu’on découvre aussi que tisser des liens, ça s’apprend sur le tas pas mal plus que dans les livres. De l’enfance où nous sommes des êtres d’imagination et de pureté, qui se foutent de leur différence parce que pour eux, le bonheur est si simple et léger, on devient des êtres humains complexes en devenir, se dirigeant vers la vie adulte et commençant à comprendre les angoisses que le monde peut apporter.

La normalité, ça devient un désir à l’adolescence, mais ça en est bien souvent un qui nous suit aussi dans la vie adulte et pour le reste de notre vie. C’est un désir, normal peut-être la plupart du temps, mais souvent préoccupant qu’on a de ne pas déborder du cadre. Si on se rebelle, on veut le faire comme d’autres, avec d’autres et pour d’autres. On ne veut pas être le « weirdo », le « fucké » ou « l’outcast ». Et pourtant, on veut être spécial, unique et extraordinaire. La vois-tu l’ironie?

Le problème, c’est qu’on a défini ce qui sort de la normalité avec la bonne différence et la mauvaise différence

Sortir du lot, mais pour les bonnes raisons. Suivre le groupe et faire comme les autres, mais quand il le faut. On reproche aux gens d’être des moutons qui suivent le groupe sans oser prendre de risque ou sans trop se poser de questions, mais on reproche aussi aux gens d’être trop marginaux et de vouloir tout changer, de ne pas pouvoir se conformer. On a de la difficulté avec les extrêmes et on cherche un confort, socialement approuvé et finement balisé, dans une normalité modérée et bien gérée. Donc : pas trop, mais juste assez.

Ça se voit dans des exemples banals. Comme des voix par exemple. On apprécie l’anormalité des voix d’hommes particulièrement graves par exemple, des voix uniques, mais qu’on dit radiophoniques. Par contre, quelqu’un qui bégaie ou a une voix particulièrement aiguë se remarque par une différence qui, elle, n’est souvent et malheureusement pas idolâtrée comme la première, mais au contraire, ridiculisée et dénigrée. On s’est créé des boîtes, que ça soit la féminité ou la masculinité, l’élégance, la conformité, l’apparence, la rapidité d’esprit, l’éloquence, l’humour et une infinité d’autres, et on classe les différences dans celles-ci, avec l’habitude regrettable d’y apposer à côté une note « bonne » ou « mauvaise ».

C’est effrayant se sentir anormal.

D’un niveau personnel, ça fait peur de se sentir anormal. Que ça soit quelque chose que l’on contrôle, comme ses choix vestimentaires, ce qu’on écoute à la télévision ou nos passe-temps, ou quelque chose que l’on ne contrôle pas, comme nos traits physiques, notre personnalité, notre rire ou notre manière d’être en général, on est souvent pour la plupart d’entre nous confronté à cette peur d’être différent, qui plus profondément est liée à une peur profonde d’être jugé. On veut être comme les autres, pour être à l’abri non pas seulement de la critique, mais aussi de tout le jugement et la stigmatisation qui peut en découler.

Pourtant, quand on y pense, Isaac Newton ça devait être un moyen fucké à son époque quand il est allé dire à tout le monde qu’une pomme tombée d’un arbre lui avait inspiré l’idée de la notion de la gravitation universelle. Pis Molière, c’était tout un excentrique et un marginal dans son temps, même dans un monde de théâtre et de culture. On peut aussi parler de Frida Kahlo, qui est malheureusement une artiste incroyable souvent plus reconnue aujourd’hui pour son physique que pour ses œuvres. Au final, sortir de la normalité, est-ce que c’est vraiment une mauvaise chose?

Et si être anormal ou akward n’était pas une mauvaise chose au fond?

L’une de choses que j’ai toujours eue en horreur, c’est le sentiment de malaise quand je disais ou faisais quelque chose et que je sentais qu’il n’y avait pas de réception. Une blague qui ne fait pas rire, un propos à côté de la plaque, une tentative ratée de faire des avances à quelqu’un, un geste spontané qui est vite regretté, une habitude qui n’est pas commune. J’ai toujours eu l’impression dans ce temps-là que je n’étais pas correcte, que quelque chose clochait avec moi. Pourquoi j’ai dit ça? Pourquoi j’ai fait ça? C’est quoi mon problème?

Et si au fond, je n’en avais pas de problème? Et si c’était normal d’être parfois anormal. De faire des blagues pas bonnes, d’être akward dans des moments inopportuns, de se tromper, de gaffer, de dire des niaiseries, de s’enfarger devant un garçon en voulant l’impression, de ne pas vouloir sortir le samedi soir pour suivre les autres, de préférer le chocolat chaud au vin et d’écouter des films pour enfants à 10, 15, 25 et 50 ans ou de collectionner nos retailles de vieux vernis à ongles (shout out à Simply Nailogical, une Youtube super connue qui fait ça et que le monde aime quand même malgré/à cause de ça!).

Ton anormalité, elle mérite d’être aimée comme tout le reste

Du moment où tu acceptes que cette partie de toi que tu essaies tant de refouler existe et qu’elle n’est pas la fin du monde, et peut-être même qu’elle peut être appréciable, tu ouvres la porte à la possibilité d’en faire une force, de l’exploiter et juste de t’en décomplexer. Parce que je vais t’apprendre quelque chose : tu n’es jamais seul dans ta différence.

Fût une époque dans ma vie où je ne me trouvais pas drôle. Je me trouvais akward chaque fois que j’essayais de faire rire, parce que je trouvais que j’essayais trop fort, parce que ça tombait souvent à plat. Et puis, un ami m’a forcé à faire un camp d’impro, pis c’était encore plus akward que tout ce que j’aurais pu imaginer. J’ai passé ma première année dans une ligue à sentir que j’étais l’incarnation d’être cringy. Et puis un jour, au lieu de refouler qui j’étais et d’essayer de faire ce qu’on attendait de moi, j’ai juste décider de lâcher prise et d’assumer un peu plus ce que moi je voulais être et faire. J’ai découvert le plaisir de faire quelque chose parce que moi ça me faisait rire, parce que moi ça me faisait du bien. Et ironiquement, c’est aussi ce qui a ouvert la porte à ce que je sois enfin capable de connecter avec les autres. Parce que j’étais parfois une weirdo, mais j’étais une weirdo qui avait du fun et qui faisait ce qu’elle voulait. Ben oui, ça a fait des improvisations où j’étais un malaise ambulant pendant 3 minutes toute seule sur scène – pis turns out que j’en suis pas mort – mais mieux que ça, ça aussi créer certains des plus beaux moments de toute ma vie, comme la fois où j’ai été un été une vieille madame qui faisait de la drogue dans un chalet avec un ours…

Je sais, cette dernière phrase-là voulait rien dire pour toi, mais pour moi, ça me dit que ma folie, ma différence et tout ce que je suis, ils peuvent créer du beau et du bon, pour moi comme pour les autres. Donne une chance à tout ce qui te fait sortir du lot de ne pas être bon ou mauvais, de juste être là, d’exister et de mériter avoir sa place. Parce que vous n’avez pas idée de la force que ça peut être d’être un anormal qui s’assume!

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