« T’aimes-tu vraiment? »

C’est une question en apparence peut-être banale et pourtant, la première fois qu’on me l’a posé, elle m’a réellement étonné. J’ai trouvé que c’était une drôle de question, pour plusieurs raisons, et je n’ai pas bien su comment l’interpréter. Et puis, elle est revenue. À de nombreuses reprises pour être honnête, dans la vraie vie comme dans mes messages privés sur Instagram. À chaque fois, je ne pouvais m’empêcher de me dire « Voyons dont, c’est quoi cette question-là? ». Puis, en y réfléchissant, je me suis dit que si on me la posait relativement souvent, c’était peut-être parce qu’elle méritait que j’y réponde.

C’est une question qui m’a surtout brassée, parce qu’elle me donnait l’impression qu’il y avait beaucoup de sous-entendus sous ces quatre mots-là. J’y lisais de l’étonnement, comme si c’était difficile à croire qu’on puisse s’aimer. J’y lisais de la suspicion, comme si non seulement on ne le croyait pas, mais qu’on remettait en doute ma personne. J’y lisais dans certains cas même une parcelle de jugement, comme si la vraie question qu’on me posait c’était « Tu es certaine que tu t’aimes parce que… tsé… Si j’étais toi, me semble que je ne m’aimerais pas tant que ça ». J’ai commencé à la revirer de tous bords tous côtés pour essayer de la comprendre, pour essayer de savoir si on me reprochait quelque chose ou si je devais valider quelque chose. Qu’est-ce qu’on me demandait réellement ?

Et puis, l’idée m’est venue : peut-être n’était-il pas vraiment question de moi dans tout ça. La question, au fond, peut-être n’était-elle pas de savoir si je m’aimais, moi, réellement, mais s’il était possible de s’aimer réellement. Si on pouvait s’aimer sans que ça soit une façade. S’il était possible de s’aimer dans notre différence et nos complexes sans que ça soit un masque qu’on met devant les autres pour au final se retrouver seule le soir à se détester devant son miroir. Peut-être la vraie question était-elle : « Est-ce qu’on peut vraiment s’aimer? Parce que si quelqu’un d’autre s’aime, peut-être est-ce que je le peux moi aussi… ». C’est une interprétation comme une autre – et peut-être que je suis dans le champ solide – mais c’est celle-là qui m’a donné envie d’y répondre, pour vrai, à la fameuse question, de prendre la question comme elle me venait, dans sa simplicité de quatre mots, et de tenter de lui trouver une réponse.

Est-ce que je m’aime vraiment?

La réponse est plus compliquée qu’un « oui » ou qu’un « non ». Je le dis pour moi, mais je crois qu’il est en ainsi pour la grande majorité des gens. Je crois aussi qu’il devrait en être ainsi pour la majorité des gens. Parce que je considère que tout dans la vie est une question d’équilibre, une question de balance. Et dans l’échelle de gradation de l’amour-propre, il y a ceux qui ne s’aiment pas, mais il y a aussi ceux qui s’aiment beaucoup. Beaucoup trop même. Je ne crois pas qu’aucun des deux ne soit sain. Que tu t’aimes beaucoup trop ou vraiment pas assez, ça joue sur ta relation avec les autres. Apprendre à s’aimer comme il faut, c’est apprendre aussi à aimer les autres mieux, à vraiment vouloir traiter (et aimer) les gens comment on voudrait l’être, sans piédestal que ce soit d’un côté ou de l’autre.

Alors je considère qu’il y a une zone entre les deux, une zone de « je m’aime assez et de mon mieux ». C’est la zone dans laquelle tout n’est pas toujours rose, mais où on arrive à voir du positif. Sauf qu’il y a des journées, des semaines, des mois même que tu peux pencher un peu plus d’un bord que de l’autre dans la balance. Des moments où tu sens que tu as vraiment appris comment t’aimer, que tu es sur la bonne voie. Et d’autres où tu te réveilles pour voir ton reflet sans comprendre ce que tu peux bien te trouver d’exceptionnel.

Ce n’est pas acquis de s’aimer, tu sais?

C’est comme en couple. Bon peut-être pas exactement pareil, mais il y a des similarités. Dans les deux cas, il y a du travail à faire si on veut que l’amour survive aux épreuves, aux mauvais jours et aux passes plus difficiles. C’est loin d’être toujours évident et surtout, ce n’est rien d’immuable. Je pense qu’on voit trop l’estime de soi comme un trophée, quelque chose qu’on gagne ou qu’on obtient un jour sans pouvoir nous l’enlever. Malheureusement, ce n’est tellement pas comme ça que ça marche.

Il y a tellement de facteurs qui rentrent en jeu et ça, tout au long de ta vie. Dans la quête d’acceptation de soi, il y a évidemment toi, le personnage principal, mais il y a aussi tous ces acolytes et ces ennemis que tu croiseras sur ton chemin. Les éléments qui peuvent influencer, en mal ou en bien, ton estime de toi sont innombrables. Et le plus insidieux là-dedans, c’est que parfois ce sont des toutes petites mini choses que tu n’avais jamais imaginées, auxquelles tu n’avais jamais pensé. Mais ces choses-là, elles te remettent en question sans cesse, fortement, comme une grosse tempête dans ton âme. Elles te font douter ou te rassurer sur qui tu es, sur qui tu veux être, sur ce qui te rend heureuse et sur tes priorités.

La réponse simple, c’est que je m’aime, mais c’est loin d’être inconditionnellement.

En général, oui, je m’aime, vraiment. Mais non, ce n’est pas tout le temps et non, ce n’est pas toujours aussi évident. Et surtout, non, ce n’est pas un masque que je mets sur les réseaux sociaux alors qu’en réalité je m’hais profondément. Une des raisons pour lesquelles je m’affiche sur les réseaux sociaux notamment, c’est justement pour montrer que oui, ça se fait s’aimer, mais que ce n’est pas quelque chose qu’on fait en criant « ciseau! ». Parce que c’est tellement facile de douter, que ça vienne de nous ou de l’extérieur. Évidemment, particulièrement en matière de poids, il y a une pression sociale terrible pour avoir un poids particulier, pour ressembler à un modèle imposé. J’ai juste envie qu’on nous donne des modèles différents. Rien à voir avec glorifier l’obésité ou tenter de forcer tout le monde à devenir gros. Juste de montrer que changer n’est pas une nécessité pour s’aimer.

J’ai envie qu’on inverse cette logique-là. Qu’au lieu de dire « il faut que tu changes pour t’aimer », qu’on dise « il faut que tu t’aimes pour changer ». Parce qu’avant d’ouvrir la porte aux autres, tu devrais l’ouvrir pour toi. Te donner la chance de te regarder tel que tu es et de te prendre dans tes bras, de te flatter le dos doucement et de te chuchoter à l’oreille que tout va bien aller, que tu es une bonne et belle personne. Quand tu acceptes que tu n’as pas besoin d’être la version « parfaite » que tu veux être de toi-même pour commencer à t’aimer, tu te libères d’une pression énorme. Tu te donnes le droit d’être imparfaite, de ne pas te sentir à ton meilleur tous les jours, d’être complexée, mais tu te donnes aussi le droit de voir du bon en toi, de ne pas attendre de changer pour t’aimer, parce que maudit que tu as de belles choses à offrir là, maintenant, tel que tu es.

S’aimer, ça n’a rien à voir avec s’aimer tout le temps et parfaitement.

Accepte-toi tout simplement. Accepte que tu mérites d’être bien dans ta peau, dans ton corps, dans ta tête, parce que la perfection c’est subjectif et surtout, non seulement ça existe pas vraiment, mais ça n’a rien à voir avec le niveau d’amour que tu devrais te porter.

Alors oui, je dirais que je m’aime, mais parfois mal, d’autres fois trop et plus souvent qu’autrement trop peu. Mais je travaille surtout à m’aimer juste assez. Assez pour me sourire dans le miroir et me voir sans détourner le regard, assez pour sortir sans vouloir fondre dans le plancher, assez pour oser ce qui me plaît et m’aimer assez pour faire de la place aux autres dans ma vie. Mais il y a inévitablement des journées où l’amour me vient plus facilement que d’autres, et ça, c’est juste normal. Ça fait partie des choses qu’on doit accepter : de s’aimer de manière inconsistante.

L’important, c’est juste de ne pas abandonner ou penser qu’on ne le mérite pas. Parce qu’avant toute autre chose dans le monde, la première chose que tu mérites c’est de savoir que tu es bien assez pour mériter de t’aimer. Tu n’as pas besoin d’être plus ou moins, d’attendre que quelque chose change ou d’être différente. Le simple fait d’exister là, à cet instant précis, c’est tout ce dont tu as besoin pour t’aimer un peu plus, un peu mieux.