Ton corps, cette chose étrange

On se le cachera pas, c’est étrange un corps. Notre corps est une chose sur laquelle on a à la fois beaucoup de contrôle et pas du tout. On est dedans et pourtant, on n’arrive pas à le comprendre totalement. Comment on fonctionne ? C’est quoi au juste l’appendice ? Pourquoi on a du poil à certains endroits et pas à d’autres ? Il est où exactement mon pancréas ? Pourquoi j’ai un sein plus gros que l’autre ? Est-ce que je ressens le plaisir de la même manière que les autres ? Est-ce que je suis la seule qui se pose beaucoup de questions sur son corps ?

J’ai toujours trouver ça difficile comme relation, celle qu’on a avec son corps. On vit dedans, mais on ne le comprend pas tellement quand on y pense. Comment on fonctionne ? Le commun des mortels comme moi en a souvent aucune maudite idée. Je sais juste que je suis là, dedans, et que tout seul, il sait ce qu’il doit faire: comment mon cœur doit battre pour que je vive et comment respirer par lui-même. Moi, je fais rien si ce n’est qu’être dedans et vivre ma vie pendant que lui, il fait sa job.

C’est particulier quand même. Notre corps, on ne l’a pas choisi. On est dedans comme un invité, un invité à qui on a donné des accès limités et peu de choix. C’est comme si on commençait notre vie avec une loterie et on sait pas sur quoi on va tomber. On naît avec ce corps-là et on évolue en essayant de faire du mieux qu’on peut, d’en prendre soin comme on peut, de l’aimer comme on peut aussi. Parfois, on aimerait avoir pogner quelque chose d’autre. Parfois on se dit qu’on est chanceux finalement. Mais peu importe ce qu’on se dit, un corps on en a juste un.

Apprendre à connaître son corps, c’est déroutant.

Je me rappelle vieillir et sentir mon corps changer. Je n’étais pas certaine de savoir exactement ce qui se passait ni de comprendre ce que j’étais. Difficile d’être bien dans son corps quand on ne le comprend pas. Pour ma part, c’était un mélange d’intrigue et d’écœurement. Découvrir mon corps, c’était une expérience que je n’étais pas certaine d’apprécier. Quand les poils poussent, quand tu prends des formes, du poids, ou quand soudainement tu as tes règles. Ce n’est pas évident de gérer les changements de notre corps. C’est comme passer un examen dans une matière qu’on connaît pas.

Ce n’est le genre de choses qui viennent avec un manuel d’instructions. Bien sûr, je pourrais trouver dans des livres (surtout sur Google) c’est quoi au juste l’appendice ou pourquoi j’ai un sein plus gros que l’autre, mais je ne suis pas certaine que ça m’expliquerait comment vivre dans mon corps, comme l’accepter, comment ça se fait que je ressente certaines choses. Je me rappelle de mes premiers désirs, quand j’ai découvert que mon corps avait des besoins autres que manger, dormir et aller aux toilettes. C’est troublant. Plaisant, bien oui, mais troublant. On se sent étrange, on se sent coupable aussi et on se demande ce qui se passe. Pourquoi notre corps agit ainsi ? Pourquoi on éprouve du désir ? Est-ce que ça fait de nous quelqu’un de pervers ?

J’aime l’expression : « Découvrir son corps ». C’est fou pareille qu’on doive découvrir quelque chose dans lequel on habite, comme quelqu’un qui s’aventure sur un chemin qu’il ne connaît pas. Qu’on en apprenne encore un peu plus au fil du temps. Qu’on découvre que certaines choses qu’on aime, qu’on aime moins. Que notre corps est sensible à certains endroits. Que notre corps, on est dedans, mais il est quand même plein de surprises, des bonnes comme des mauvaises.

« Suis-je normale » est sûrement l’une des questions que je me suis posée le plus dans ma vie. 

Dans mes premiers élans de désir, dans les changements de mon corps, dans ma manière d’être… Je me demandais toujours si j’étais normale ou encore, j’étais complexée parce que je croyais ne pas l’être. Des choses aussi cruciales que banales. De l’odeur de mon vagin à la moiteur de mes mains, je me demandais si c’était normal. Est-ce que c’est normal que ça sente quelque chose « en bas » ? Est-ce que ça veut dire que je suis malade ? Est-ce que c’est normal que j’ai toujours les mains moites ? Est-ce que parce que je suis ronde ? Est-ce que c’est dégueulasse ? Est-ce que c’est normal que je sois ronde, justement? Est-ce que c’est normal que j’ai un trou dans le menton ? Pourquoi est-ce que je fais de l’acné ? Est-ce parce que je suis pas propre ? Est-ce que je pue ? Est-ce que c’est normal que j’ai pas les dents blanches même si je me brosse les dents ? Est-ce que c’est normal que je sois blanche de même ? Est-ce que… Est-ce que…

La liste des questions, elle est interminable. In-ter-mi-nable. La période de ma vie où je me les suis le plus posées était évidemment à l’adolescence. Parce que là, non seulement j’en découvrais plus sur mon corps, mais soudainement j’en étais consciente. Et tout me semblait anormal. C’est ça des complexes, des complexes qui souvent nous suivent bien malheureusement. De mes rondeurs à mon acné en passant par mes dents jusqu’à mon vagin et ma pilosité pour s’arrêter à mes seins. C’était des choses que je ne comprenais pas et surtout, j’avais tellement l’impression d’être la seule là-dedans, à ne pas me comprendre et à me poser des questions.

Tous les corps sont différents

Ce n’est pas juste une belle phrase de « body positive » et d’acceptation de soi. C’est juste un simple fait: tous les corps sont différents. On n’évolue pas au même rythme, on ne vit pas les mêmes expériences. On n’a pas le même désir, ni les mêmes sensations ou la même relation avec notre corps. C’est difficile, parce que la première chose qu’on a tendance en faire quand on parle de notre corps c’est de nous comparer. Ce n’est pas toujours une mauvaise chose, mais ça ne devrait pas être un facteur de normalité.

On n’est pas obligé de comprendre son corps pour apprendre à le connaître et on ne peut pas découvrir son corps si on l’évite. J’ai tellement longtemps eu honte de mon corps et de ces choses que je ne comprenais pas ou que je jugeais anormal que je préférais le cacher, sous des vêtements, loin des miroirs, ne pas le toucher. La seule chose qui n’est pas normal, c’est de se sentir étranger ou pas à sa place dans son propre corps. Avec le temps, j’ai découvert qu’il y avait une différence énorme entre anormal et différent. Nous avons chacun nos odeurs, nos sensations, notre apparence et nos traits, mais cela ne veut pas dire que ce n’est pas correct comme ça.

C’est justement en apprenant à connaître ton corps que tu vas découvrir ce qui n’est pas normal pour toi, chez toi, dans toi. C’est pas juste un message d’appréciation de soi, c’est aussi un message de donner une chance à son corps d’être un corps. Il n’est pas parfait, mais généralement, il sait ce qu’il fait. Toi ta job, c’est d’en prendre soin et de le connaître assez et de l’entretenir assez pour savoir quand il a besoin d’aide. Aime-le, c’est une belle machine, aussi étrange soit-elle. 

@ Crédit photo à l’incroyable, l’unique, la talentueuse Maude Colin
www.maudecolin.com

 

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